Les dirigeants israéliens et palestiniens se retrouvent en ce moment sous l’égide des Etats-Unis à Washington pour essayer de trouver une solution au conflit qui les opposent si violemment.

Je ne me risquerai pas à faire de pronostics sur l’issue de ces discussions, préférant souligner quelques éléments qui auront leur importance dans l’année qui vient, éléments qui sont systématiquement passés sous silence dans les média.

- la question des frontières est déterminante. Tout le monde sait que hors les frontières définies dans la résolution 242 (1967) de l’ONU, point de salut. Les accords d’Oslo de 1993 sont la seule solution acceptable par les deux parties. Le respect des résolutions de l’ONU est de toute façon une nécessité absolue tant elles ont été âprement discutées et qu’elles sont l’émanation d’une instance légitime.

Se pose alors un véritable problème : que faire des colonies construites en territoire palestinien ? Les scènes de colons s’opposant à l’armée lors des retraits unilatéraux décidés par Sharon risqueraient de se reproduire, et il faudra une volonté politique forte pour imposer ces démantèlements. Prendre cette décision sera très lourde (d’autant plus que ce sont les mêmes dirigeants qui aujourd’hui refusent le maintien du gel des colonies), et il faudra s’y tenir fermement le temps que prendront ces démantèlements.

On touche d’ailleurs du doigt le véritable problème du conflit : aucun argument politique ne peut s’opposer aux frontières de 1967… Alors, rendre impossible tout retour à ces frontières  éclaire sur un des enjeux majeurs du côté israélien :  le contrôle de l’accès aux sources d’eau qui se jettent dans la mer morte ou dans le lac de Tibériade. Selon le professeur Malin Falkenmark, il faudrait 1 000 m³ d’eau par habitant et par an, soit 2 740 l par personne et par jour, pour satisfaire les besoins de la population. En dessous de ce seuil, on est en situation de pénurie. À partir de 500 m³ par personne et par an, la situation devient critique. Pour l’État hébreu, la situation l’est déjà puisqu’il ne dispose que de 390 m³ par habitant et par an. Cette situation empirera dans le futur puisque qu’on avance le chiffre de 258 m³ par habitant et par an en 2020. Aujourd’hui, l’État hébreu dispose de la majorité des ressources en eau et, dans le cadre de la création d’un État palestinien, le consensus est difficile à trouver sur un partage de cette ressource précieuse entre Israéliens et Palestiniens.

D’ailleurs si Camp David II a aussi échoué sur la question des territoires,  il est intéressant de voir quelles étaient les propositions. Barak et Clinton proposaient qu’Israël annexe 9 à 10% de la Cisjordanie en échange de 1 à 3% de son territoire dans le Néguev et maintienne temporairement une zone intermédiaire sous contrôle de Tsahal ainsi qu’une bande sur 15% de la longueur du fleuve du Jourdain. La Cisjordanie aurait ainsi eu une continuité territoriale mais certaines routes existantes entre des blocs de population palestinienne auraient du être bloquées à cause des annexions proposées. Arafat rejeta ce point sans faire de contre-proposition. Mais la question de l’accès aux ressources d’eau potable sera déterminante dans les discussions à venir.

Un mot sur une question symbolique et cruciale : le statut final de Jérusalem et de l’esplanade des mosquées / mont du Temple. A camp David II il fut proposé aux Palestiniens une souveraineté sur les quartiers arabes extérieurs de Jérusalem Est (quartiers ne faisant pas partie de la municipalité de Jérusalem avant 1967) et une souveraineté sur les quartiers chrétien et musulman de la vieille ville . Par contre, Israel n’offrait qu’une autonomie sur les quartiers intérieurs de la ville tout en gardant la souveraineté sur les quartiers juifs de Jérusalem Est. Sur l’ Esplanade des Mosquées/Mont du Temple, Clinton proposa plusieurs formules qui allaient de la garde des mosquées à la souveraineté palestinienne sur la surface Israel gardant la souveraineté dans le sous sol. Les Palestiniens refusaient catégoriquement tout partage de souveraineté sur le lieu saint. Selon les Israéliens, accepter une souveraineté totale aurait signifié pour les Juifs la perte de l’accès au mont du Temple et au mur occidental (mur des Lamentations) qui lui est attenant.

Un seule chose est sûr : Jérusalem doit être la capitale des deux Etats. Comment imaginer la capitale d’un Etat géré par un autre ? La question de Jérusalem-est comme capitale de la Palestine est donc déterminante pour un règlement du conflit.

Il en va de même pour Gaza, qui ne peut avoir un traitement différencié des territoires en Cisjordanie. Cela serait d’abord insupportable sur le plan humain, et surtout cela reviendra à avoir deux états palestiniens, un état affaibli en Cisjordanie et un état aux mains du Hamas… Curieusement cette perspective, pourtant dangereuse pour la région, semble être privilégiée par certains dirigeants israéliens…

- La question des réfugiés n’est souvent abordée que par la question du droit au retour. Pourtant les camps de réfugiés, aux conditions de vie déplorables, partout dans le monde Arabe. La question est sensible, et absolument pas théorique. Du côté d’Israël, la peur de voir la démographie du pays (peur qui existe déjà sans la question des réfugiés) basculer dans le seul état juif du monde. Du côté des Palestiniens, la volonté d’une réparation aussi bien morale que matériel (droit au retour accepté = préjudice reconnu = indemnisation des réfugiés).

Des voies de règlements existent. Celle portée par certains conseillers d’Obama part du principe que pour un accord de paix il est nécessaire d’aboutir à la fermeture des camps partout dans le monde arabe et l’intégration des palestiniens aux sociétés locales (libanaise, syriennes, …) le plus possible tout en déterminant des critères stricts pour un droit au retour contrôlé. Ce contrôle doit rassurer les israéliens mais également assurer la viabilité du futur Etat palestinien en l’empêchant d’être submergé immédiatement de réfugiés difficilement gérables pour un Etat naissant. Mais pour que les pays frontaliers acceptent d’intégrer les palestiniens, il faut régler la question des territoires occupés par Israël.

- la question de la sécurité d’Israël est difficile a aborder. Non pas qu’aucune solution existe, mais contrairement à la définition d’une frontière, les promesses de collaboration peuvent vite être oubliées. Le cauchemar d’Israël serait de céder sur la création d’un Etat palestinien, sauf possibilité derrière de pouvoir assurer des raids comme bon lui semble contre le terrorisme… Il faudrait alors collaborer avec un état palestinien qui aura la volonté naturelle de ne pas se laisser imposer quoi que ce soit en matière de sécurité intérieur. Ainsi, le rôle des puissances étrangères est ici déterminant. Il faudrait alors imposer, sous l’égide de l’ONU, une force d’interposition dont la mission serait d’aider le nouvel état palestinien à former sa police et son armée, et à lutter contre le terrorisme… parce que la question de la sécurité est aussi une question du côté palestinien.

Il faut aussi que les dirigeants politiques imposent le chemin de la paix, et sache montrer la voie quand ceux qui veulent faire échouer la paix frappent en son coeur, comme Yitzhak Rabbin ou Yasser Arafat. La lâcheté des dirigeants politiques est en grande partie responsable de l’état déplorable du débat politique au Proche-Orient. Fort score de l’extreme droite en Israël (aujourd’hui au gouvernement, et avec des travaillistes), victoire du Hamas aux législatives… La classe politique est tétanisée des deux côtés. La question des murs de sécurité qui coupent la Palestine en multiples morceaux se réglera parallèlement à ces questions.

- la communauté internationale n’est pas non plus à la hauteur. La crise économique, qui occupe les scènes politiques intérieures, n’aide pas à la mobilisation. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les périodes les plus propices aux discussions étaient celles où les pays développés connaissaient une croissance forte !

Les enjeux internes aux Etats-Unis déterminent souvent leur implication. Le seul pays a avoir une certaine influence sur Israël est cependant moins crédible qu’avant en gendarme du monde (guerres en Irak et en Afghanistan, leadership économique constesté…), et Barack Obama connaît des difficultés avec les élections intermédiaires de novembre annoncées comme difficiles…

L’Union Européenne préfère ne même pas aborder la question… Mais il ne faut pas attendre trop d’une zone qui n’a même pas su se débrouiller seule pour sauver un de ces membres menacé par les agences de notation. Je passe aussi sur le fait que le blocus de Gaza et l’opération « plomb durci » a détruit la quasi-totalité des bâtiments construits avec l’aide financière de l’UE… Et qu’aucune réaction n’ait suivi.

La France est complètement à la ramasse ! Bon il faut dire qu’avec l’entrée dans l’OTAN, l’affaiblissement du rôle institutionnel de la France, et l’atlantisme affiché de Sarkozy, il ne fallait pas non plus s’attendre à des miracles. Mais pour un membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, il y a de quoi être déçu.

Pourtant, une action déterminée de la communauté internationale pourrait faire la différence ! La question des sanctions économiques ne doit pas être tabous (ne serait-ce que pour rembourser les destructions de bâtiments (hôpitaux, écoles…) financés par l’Union Européenne…). Comme pour tout conflit politique, il existe des outils pour poser un rapport de force pour forcer les parties à s’entendre.

Il faut garder en tête que ce conflit n’est pas un conflit religieux, mais un conflit politique. L’attitude coloniale d’Israël n’a pas de justification religieuse, elle est la conséquence d’un conflit politique autour de la maîtrise des ressources, etc… Conflit qui doit être traité comme tel, loin des réactions surréalistes que l’on rencontre parfois.

Je ne peux pas aborder toutes les questions, et je ne peux pas tout détailler (la carte d’implantation du mur de sécurité mériterait quelques lignes d’analyse, par exemple). Une chose importante tout de même, mais il faut voir les choses en face : Israël a dans les mains la paix juste et durable attendue au Proche-Orient.

Il y a, d’un côté comme de l’autre, de multiples bonnes raisons de ne pas se faire confiance; que nombreux sont ceux (en Israël, en Palestine, dans la région – les pays alentours mériteraient une note pour eux tout seuls – , ailleurs…) qui souhaitent voir le conflit perdurer; et qu’il n’y a rien de pire que ceux qui prétendent que le chemin vers la paix est facile. Au contraire, il faudra une forte détermination pour prendre des décisions qui s’apparentent à des sacrifices, et qu’une fois prise, il faudra les tenir malgré les pressions qui conduiront à des réactions extrêmes. Mais il est évident qu’un pays développé, avec une armée entraînée, une économie plus solide, a plus de responsabilités qu’un embryon d’état, déchiré par la violence qui s’abat sur elle quotidiennement (la situation à Gaza, les check-points, les humiliations quotidiennes…) et qui produira sans fin des militants prêts à mourir si rien n ‘est fait.